Les Gardiens est une série profondément personnelle, née de mon besoin de rendre visibles ceux que l'on ne voit souvent plus.
Depuis plusieurs années, je vais à la rencontre d'artisans et de commerçants que je considère comme les véritables gardiens de nos villes. Leurs boutiques ne sont pas de simples lieux de passage — ce sont des espaces habités, chargés de gestes, d'histoires, de silences accumulés avec le temps. Des « temples urbains », discrets mais essentiels, qui portent en eux des fragments de mémoire collective.
La manière dont je montre ces images fait partie intégrante du projet. Je les imprime en grand format, à l'échelle humaine, pour que la rencontre ait lieu. Pour que le regard ne puisse pas fuir. J'installe ensuite ces portraits dans des vitrines de magasins fermés, directement dans la rue. Ces lieux, autrefois vivants, deviennent alors des espaces d'exposition. Il se crée une présence dans l'absence — une illusion troublante où les gardiens semblent encore là, à leur place.
J'aime penser que, pendant un instant, ces espaces respirent à nouveau. Qu'ils retrouvent une voix. Et que ceux qui passent devant prennent le temps de regarder, de se souvenir, ou simplement de ressentir.
Je m'appelle Mario Antonio Hernández Escamilla; les gens m'appellent Don Mario. J'ai soixante-douze ans et je suis un sculpteur spécialisé en art chrétien: je crée et restaure des icônes et statues religieuses. J'ai commencé à quatorze ans. Mon atelier est à cette adresse depuis 1944.
Mon père a étudié à l'Académie de San Carlos à Mexico. Il m'a tout appris: l'anatomie, le dessin, la sculpture, la gravure. Mon arrière-arrière-grand-père, Margarito Hernández, a été le premier sculpteur de notre famille. Deux cent quatre ans plus tard, je suis le douzième sculpteur de cette dynastie et malheureusement le dernier.
L'église était l'un de mes clients les plus importants, mais elle ne m'envoie plus rien. Elle a abandonné ses paroissiens pour faire de la politique. Tout est fait en Chine aujourd'hui. C'est moins cher.
Je travaille tous les jours pour survivre. Mon souhait le plus cher était de former un apprenti, mais malheureusement, l'art chrétien n'intéresse plus personne. On se moque de ce que je vais devenir. Pourquoi devrais-je me soucier des autres alors? Cela peut paraître égoïste, mais c'est la triste vérité. J'emporterai toutes ces connaissances dans ma tombe. Ça sera ma revanche en quelque sorte.
Mon nom est Adolfo. Je me consacre à la réparation et à la vente d'aspirateurs. C'est mon père qui m'a enseigné ce métier, et je continue à travailler ici. J'ai ouvert ce local en 1995 dans le quartier de la Condesa.
J'aimerais que ce métier se perpétue, pour continuer à servir les gens. Surtout pour des raisons économiques — on ne peut pas jeter un appareil et en racheter un nouveau comme ça. C'est une tradition, un métier qui existe depuis plusieurs années. Mon père l'a commencé, je l'ai repris en 1970, et je continue jusqu'à aujourd'hui.
Je m'appelle Anastacia "Stacy" Fahnestock, j'ai cinquante-huit ans. Je vends des antiquités depuis trente et un ans. Je suis mariée à Scott Evans, il s'occupe de la boutique avec moi à Philadelphie. Nous avons démarré de manière très modeste au début des années 80 après avoir décroché un diplôme en art. J'étais serveuse et Scott charpentier.
Je devais me faire enlever mes dents de sagesse; n'ayant pas les moyens de payer pour l'intervention, Scott et moi avons utilisé nos talents de dénicheurs pour trouver des objets intéressants et monter un petit stand d'antiquités. Nous avons réussi à vendre pour cinq cents dollars en un week-end et c'est comme ça que nous avons décidé d'utiliser ce don de savoir ce que les gens aimeraient pour en faire un business.
Deux fois par mois, les samedis, nous organisions une vente de rue qui prit de l'ampleur avec les semaines et nous obligea à rendre notre entreprise un peu plus officielle. En 1985, un marché aux puces avait été aménagé dans une ancienne synagogue, et nous avons décidé d'y louer un espace pour deux cents dollars par mois. C'est en 1996 que nous avons déménagé dans ce plus grand local. Le quartier craignait, il y avait des rats partout, mais ça ne nous a pas empêché d'acheter l'immeuble. Nous l'avons rénové à neuf et avons loué l'un des appartements à une famille qui cherchait un endroit où vivre.
Les énergies sont très présentes ici. À cet endroit précis se trouvent pas mal de bibelots ayant appartenu à une personne décédée de manière assez violente: elle est morte d'un anévrisme pulmonaire en s'étouffant. C'est assis aux toilettes qu'il poussât son dernier soupir. Comme il habitait au deuxième étage, les voisins du dessous avaient remarqué une énorme tâche au plafond pris d'assaut par les mouches. Son corps s'était liquéfié suite à l'état avancé de sa décomposition. Il y avait du sang partout quand nous sommes entrés dans l'appartement pour récupérer les objets qui empestaient la mort. Nous en avons racheté quelques-uns et les avons rapportés au garage pour les désinfecter et nous assurer qu'ils étaient très propres avant de les mettre en vente la semaine suivante.
Cette personne avait des goûts très spécifiques et collectionnait un certain type d'objets, donc la collection complète était très cohérente et j'avais choisi de la présenter dans une vitrine. Un jour, une dame entra dans la boutique par hasard. Elle se rendait à un entretien d'embauche pour un poste de masseuse plus bas dans la rue et s'exclama: "J'adore votre boutique, est-ce que je peux faire un petit tour?". Quand elle eut terminé, elle me demanda si je connaissais l'origine de chacun des objets. Je lui répondis que ça dépendait des cas, car parfois la vente ne se faisait pas directement avec les propriétaires, mais avec les avocats responsables de la succession des biens. Une section de la boutique l'avait troublée, elle sentait que le propriétaire avait été victime d'une mort violente et pointa vers la section où se trouvaient les objets de la fameuse vitrine. J'en ai la chair de poule rien que d'y penser. Je lui ai raconté l'histoire que je viens de vous raconter, elle me remercia et s'en alla. Je ne l'ai plus jamais revue.
C'est l'amour des objets qui nous pousse à faire notre métier. Nous prenons un plaisir fou à les dénicher, à découvrir leur histoire et à les mettre à disposition de nos clients. Ces objets sont de véritables capsules temporelles. Il m'est arrivé d'en vendre certains et de les regretter, car je ne les reverrai plus jamais. Donc maintenant j'évite de mettre en évidence les objets pour lesquels j'ai un attachement sentimental. Pour moi, ces poupées sont le coeur de la boutique, je pense que le jour où je les vendrai je n'aurai pas d'autre choix que de la fermer. Mais bon, elles sont très chères donc je ne m'inquiète pas trop. [rires]. Elles sont ici depuis vingt ans, je ne pense pas que j'arriverai à m'en séparer.
Je m'appelle Charles Neri, j'ai quatre-vingt-un ans et je m'occupe de cette boutique à Philadelphie depuis quarante ans. J'espère qu'elle sera encore là dans quarante ans même après mon départ. Je rêve que ma fille Cindy reprenne les rênes quand je serai parti.
J'ai toujours aimé les antiquités, et m'entourer de beaux objets en écoutant de la bonne musique. C'est ce qui me garde en vie.
J'ai commencé ici en 1976 après avoir passé vingt-cinq ans à travailler ailleurs. Un jour, j'en ai eu marre et n'ayant aucune réelle éducation et ne sachant pas quoi faire d'autre, mon amour pour les antiquités m'a poussé à acheter cet immeuble et à ouvrir ce magasin. Je partageais mes journées entre mon ancien boulot en matinée, et la boutique en après-midi. Après quatre ou cinq ans, je me suis rendu compte que je pouvais vivre en ne faisant que ça et j'ai laissé tomber mon autre emploi.
Je viens ici depuis quarante ans, et chaque matin, comme au premier jour, je suis toujours aussi excité d'ouvrir ma boutique.
Je m'appelle Philip Mortillaro, j'ai soixante-cinq ans et je suis serrurier depuis 1964. J'ai commencé comme apprenti à l'âge de quatorze ans.
J'ai ouvert Greenwich Locksmiths en 1980, en avril ça fera trente-six ans. Ma boutique, c'est ma vie. Mon immeuble a la plus petite superficie au mètre carré de New York. J'adore mon magasin et je pense que quand vous regardez le bâtiment, ça se ressent. J'aime faire des sculptures en métal, alors j'ai fait des sculptures à base de clés pour ma boutique: j'ai fait une chaise avec des clés, une horloge avec des clés, et plein d'autres trucs à base de clés. Je prends quatre dollars par clé. Ce n'est pas donné mais ça reste un bon investissement quand on sait qu'une clé peut durer plus de vingt ans. Les gens payent pour un service de qualité, je suis un bon serrurier.
Il existe tellement de métaphores autour des clés: les clés du succès, les clés du bonheur, et tout le monde est à la recherche de sa clé.
Il y a des années, quand j'ai ouvert ce magasin, il y avait beaucoup de petits commerçants en face de chez moi, ma boutique ne sortait pas du lot. Dans le temps, quand j'allais dans un café, je connaissais le propriétaire; maintenant on va au Starbucks; quand on veut aller dans une quincaillerie, on va à Home Depot; quand on veut aller dans une librairie, on va chez Barnes & Noble, voici la triste réalité; New York n'est plus vraiment New York.
Mon fils travaille avec moi. Au début, je ne pensais pas qu'il allait suivre mes traces parce qu'il avait fait des études universitaires, mais il adore ça. Il a vingt-neuf ans et est très doué en informatique. Il va s'occuper des serrures électroniques. Moi je ne touche pas à ça. Tant que je serai là, je ferai des trucs à l'ancienne.
Je m'appelle Harold Paul, j'ai quatre-vingt-sept ans et je suis le propriétaire de Paul et Fils. Je travaille six jours par semaine. Ma femme et moi sommes à la tête de cette compagnie que mes parents ont fondé en 1919. Ni nos enfants, ni nos petits-enfants ne sont intéressés à prendre la relève. Nous prenons énormément de plaisir à faire ce qu'on fait. On s'entend très bien. Nos ateliers sont sur place. Nous fabriquons les rideaux, nous nous occupons du stylisme et nous avons une équipe en charge de l'installation. Notre travail ne se limite pas aux maisons, nous prenons également des mandats commerciaux, nous travaillons avec les plateaux de cinéma, les navires de croisière, tant que ça s'accroche, on s'en occupe.
Ma femme Sylvia et moi sommes assez âgés et nous commençons à nous demander s'il ne serait pas préférable de tout arrêter et de nous consacrer à nous-mêmes. Lundi dernier c'était notre anniversaire de mariage. Nous nous sommes mariés un 29 février, il y a dix-sept années bissextiles, il y a donc soixante-huit ans. Nous sommes heureux en ménage et nous souhaitons que ça dure le plus longtemps possible. Vous pouvez venir nous rendre visite quand vous voulez.
Harold Paul est décédé le 25 septembre 2020.
Je m'appelle Baba Conrad Sarr. Je me fais appeler "Baba", en hommage à mon père Babacar, sénégalais, mort il y a quelques années, à l'origine de ma passion pour les chaussures ou plutôt les souliers comme il aimait le dire. Je suis cireur de souliers depuis une vingtaine d'années. Mais quand on aime, on ne compte pas.
J'ai fait des études comme tout le monde et décroché un BTS de commerce puis j'ai voyagé un peu. C'est durant mes voyages que j'ai réalisé qu'en France il y avait beaucoup de métiers qui n'existaient pas ou qui n'avaient pas vraiment de valeur aux yeux des gens. J'avais une passion dévorante pour l'entretien de mes souliers et j'ai voulu la mettre au service de tout le monde parce qu'on m'a toujours dit qu'on reconnaissait un homme à ses souliers. Je me suis dit pourquoi ne pas ouvrir un salon où je pourrais non seulement côtoyer mes amis, ceux qui ont la même passion que moi, mais également en faire mon métier. Voilà comment est né le Salon Baba.
J'aime passer du temps dans cet endroit: l'ambiance du salon est unique. Je n'ai pas vu beaucoup de salons atypiques comme celui-ci. C'est un endroit où l'on parle de tout sauf de souliers, ce qui est impressionnant. J'aime rencontrer des gens, ça me rend heureux. J'y ai passé les plus beaux jours de ma vie. Je rencontre beaucoup de monde à travers mon travail. Quand on rentre ici on devient Mr Tout le Monde. Les étiquettes, on les laisse devant la porte, on devient un ami de Baba, on fait partie du Salon Baba.
La boutique se situe dans un quartier huppé de Paris, le Triangle d'Or. Se poser cinq minutes pour prendre un café ou un thé, c'est très important dans nos traditions; beaucoup d'amis viennent au Salon, au lieu d'aller dans un bar ou dans un café. Ils rencontrent des gens, se détendent; c'est très important pour moi. Ici, personne n'est un numéro: chaque personne qui rentre est une valeur ajoutée pour le Salon parce qu'il ramène sa connaissance. J'apprends tous les jours des autres et ça me glorifie davantage, parce que j'ai tout le temps besoin d'apprendre.
Les Gardiens c'est une reconnaissance, c'est un coup de foudre. André Gide disait toujours "choisir c'est renoncer" et au début je ne voulais pas que Vladimir me tire le portrait, et maintenant je ferais n'importe quoi pour être un Gardien.
Je m'appelle Robert Perry, j'ai cinquante-quatre ans et je vis à Philadelphie en Pennsylvanie. Mon établissement s'appelle Tattooed Mom (La Mère Tatouée) et nous fêterons sa vingtième année d'existence l'an prochain. Tattooed Mom est la somme de toutes les personnes qui s'y retrouvent et qui y laissent une petite partie d'eux-mêmes. Son aspect évolue chaque jour et chaque soir, et c'est ce que j'aime le plus à propos de cet endroit. L'évolution du lieu s'est faite de manière très intéressante au fil des années. C'est devenu un lieu de rassemblement, d'échanges et de discussion, pour artistes, auteurs, réalisateurs, politiciens, et même pour les mamans et leurs enfants. Chacune de ces personnes y laisse sa trace. C'est ce qui me fascine le plus. Mon rêve est que cette aventure ne s'arrête jamais et que Tattooed Mom demeure ce bel espace d'expression et de partage accueillant et sûr pour toutes les communautés. Le plus beau compliment que l'on puisse me faire c'est de me dire qu'on se sent chez soi ici, que c'est un lieu hors du temps, qui ne pourrait plus exister aujourd'hui dans des villes comme Paris, New York, Londres par exemple. Ce n'est juste plus possible. Je m'interroge sur la pérennité d'un tel endroit alors que tout est entrain de changer partout. Philadelphie n'est pas épargnée par l'embourgeoisement. Les agents immobiliers avides de spéculation finiront par nous chasser et nous laisserons notre place à d'autres chaînes et à des habitations de luxe. Mais vous savez quoi? Même si Tattooed Mom n'est plus ici dans vingt, quarante ou soixante ans, son essence continuera d'exister dans le coeur des gens à travers leurs souvenirs, leurs photographies et l'art qu'ils auront créé ici.
Je suis né à Hawaii et j'y ai vécu jusqu'à l'âge de 17 ans. J'ai fait ma scolarité à Boston puis j'ai énormément voyagé à travers les États-Unis et l'Europe avant de me poser à Philadelphie, car j'avais un pote qui vivait ici. La vie avait l'air plus abordable, cool et effrayante et nous donnait le sentiment, à nous artistes, que tout était possible. J'ai été graphiste et directeur artistique dans une petite maison d'édition. J'avais rencontré le propriétaire dans un bar et nous avons très vite sympathisé. C'est alors qu'il m'a offert de travailler pour lui. De fil en aiguille, mes fonctions se sont diversifiées: j'organisais des soirées et je faisais le DJ. C'est comme ça que j'ai fait la connaissance de plusieurs barmans qui m'ont proposé de m'associer à eux pour ouvrir "Sugar Mom's", un bar dans la vieille ville. Je leur ai expliqué que je ne pouvais pas me permettre de quitter mon boulot et que je n'avais pas un sou. Ils m'ont rassuré et m'ont dit que tout irait bien. J'ai donc tout lâché et je les ai suivis dans cette aventure. J'étais responsable des visuels du lieu. C'était très marrant. Après avoir lancé Sugar Mom's, une des partenaires m'a proposé d'ouvrir un autre endroit dans notre quartier, sur South Street. Je n'ai pas hésité un seul instant. C'est comme ça qu'est né "Tattooed Mom". Tout le monde la connaissait sous le nom de "Mom" (Maman), elle était tatouée de partout et s'occupait de groupes de musique de passage à Philadelphie. C'était comme une mère pour beaucoup de gens c'est pourquoi nous avons décidé de nommer l'endroit en son honneur. L'étage n'était pas aussi visuellement chargé au tout début. Ayant vécu dans des squats fréquentés par des artistes et des musiciens, nous avions l'habitude de voir nos potes s'exprimer sur les murs. L'info a circulé et des artistes d'un peu partout ont commencé à ajouter leurs graffitis, autocollants, collages sur nos murs. Ça fait bientôt vingt ans que ça dure. C'est dingue de voir que des gens des quatre coins du monde connaissent et apprécient notre établissement. Avec Instagram, les gens suivent l'évolution du lieu et nous écrivent pour nous dire qu'ils viendront apposer leur art chez Tattooed Mom lors de leur prochain passage à Philadelphie. Tattooed Mom est une deuxième maison pour beaucoup de gens; ils se sentent vraiment à l'aise ici et pour moi c'est la plus haute forme de compliment que je peux recevoir.
Je m'appelle Scott Evans, j'ai soixante ans. J'ai démarré en affaires avec Anastacia il y a trente ans, après avoir acheté une maison qui avait besoin d'être rénovée et meublée. C'est en farfouillant dans les ordures que nous avons réussi à trouver des objets et des meubles intéressants. Certains étaient abîmés ou cassés, mais grâce à mes compétences de charpentier, je suis parvenu à les remettre en état. Le sous-sol de notre maison me servait d'atelier, puis nous avons déménagé dans un autre espace avant de nous installer ici. Le garage de la boutique est mon espace: au fil des années, j'ai amassé une collection d'outils et acquis les compétences nécessaires pour réparer et remettre en état des meubles anciens. Nous fabriquons aussi des lampes dans la pièce voisine.
C'est la passion qui nous anime. Quand Anastacia et moi déciderons de tout arrêter, j'imagine que tous les objets seront vendus aux enchères et la boutique sera détruite pour laisser place à des logements de luxe. Mais la retraite n'est pas pour tout de suite. Vous savez, les gens comme nous ne prennent pas leur retraite, ils travaillent jusqu'à leur mort. Donc c'est ce qui risque d'arriver; l'un d'entre nous mourra et l'autre arrêtera. Je ne me vois pas continuer sans elle. Cette boutique est son bébé et je suis son employé. Je vis pour la rendre heureuse, voilà tout.
Je m'appelle Vincent Pirimian, j'ai soixante-dix-huit ans, je suis un arménien catholique du Liban. Je suis marié à une française. Nous vivions à Gemmayzeh, un quartier de Beyrouth depuis quatorze ans quand la guerre a éclaté. Je retrouvais ma femme en pleurs chaque jour. Elle était effrayée et craignait pour nos vies. Sur les recommandations de ma mère qui ne supportait pas que sa belle-fille soit malheureuse, nous avons quitté le Liban pour la France en 1980.
Au Liban, j'étais patron, j'avais treize employés; nous fabriquions des sandales en cuir. Ici je suis un demi-patron dans ma boutique de deux mètres carrés qui se situe sous le porche de l'ancien Manège Duphot. Je répare tout: les sacs, les talons, les semelles, les valises. On me demande souvent la signification de toutes ces images collées du sol au plafond dans ma boutique: ce sont pour les plupart des cartes postales que j'ai reçues d'un peu partout et des images que j'ai découpées dans des magazines.
J'adore raconter des blagues et faire des devinettes, d'ailleurs il m'arrive de donner des réductions aux personnes qui devinent les réponses.
Je m'appelle Curtis Anthony, j'ai cinquante-sept ans et je viens de Philadelphie. Je vends des vélos depuis 1982. J'ai ouvert Via Bicycles il y a trente-quatre ans grâce à un prêt de cinq mille dollars de ma mère et un lit ancien comme garantie.
Je suis chanceux de pouvoir vivre de ma passion. Je demande à mes employés d'offrir un service honnête et de qualité et de traiter nos clients le mieux possible afin qu'ils aient envie de revenir nous voir. C'est généralement le cas. Il s'agit de notre troisième adresse depuis l'ouverture initiale. Nous vendons surtout des vélos d'occasion. J'apprécie le fait que la plupart de nos clients se servent de leurs vélos pour leurs déplacements. Ça me rend heureux de savoir que je contribue à offrir un service à la communauté.
À l'étage, se trouvent tous les vélos de collection datant de 1880 à nos jours; nous les avons récupérés au fil des années. Je suis vraiment un mauvais homme d'affaires alors parfois il m'arrive d'en vendre quelques-uns afin de payer le loyer et de garder la boutique ouverte. Si nous ne savons pas réparer votre vélo, nous trouverons quelqu'un qui saura vous aider.
C'est certain que j'adorerais que mon commerce perdure une fois que j'aurai pris ma retraite, mais c'est de plus en plus difficile de trouver des personnes qui ne pensent pas juste au profit, mais qui désirent avant tout offrir un service de qualité.
Bonjour, je m'appelle Joseph Hovsepian. J'ai quitté la Grèce en 1960 après avoir servi pour la Royal Air Force grecque. En arrivant ici, j'ai d'abord travaillé pendant quelques années pour Canadair avant d'ouvrir Radio Hovsep il y a bientôt cinquante-trois ans. En parallèle, je fais également du volontariat en tant que pasteur à l'Église Baptiste d'Outremont. Je prends énormément de plaisir à exercer ces deux activités.
Le magasin est devenu une sorte de boutique d'antiquités. Des gens viennent des quatre coins de la ville et même de différentes provinces pour y prendre des photos. Des productions cinématographiques ont même loué mon magasin et les objets qui s'y trouvent pour les faire figurer dans leurs films.
On trouve pas mal de choses de valeur dans ma boutique par exemple des tubes récepteurs introuvables ailleurs. J'en vends beaucoup à des clients étrangers. J'ai aussi des pièces de rechange, des accessoires et des vieilles radios qui remontent aux années 1920-30.
Des clients m'apportent des radios qui appartenaient à leurs arrière-grands-parents afin que je les répare. Le problème aujourd'hui c'est que très peu de gens savent reconnaître ces vieilles radios et pensent qu'il s'agit de grille-pain. Ils ne réalisent pas que les radios de l'époque avaient des lumières à l'intérieur et chauffaient, ils sont surpris quand je leur dis que je sais les remettre en état.
Ça fait près de cinquante-cinq ans que je répare des radios. J'y prends un plaisir fou. La connaissance s'acquiert avec l'expérience. L'expérience ne s'achète pas, elle s'obtient uniquement avec la pratique. Quand on me demande si je compte arrêter un jour, je réponds que j'arrêterai quand Dieu décidera de me rappeler à lui.
J'ai soixante-quinze ans et je prends toujours le même plaisir à recevoir mes clients et à m'occuper de leurs réparations. J'aide et je conseille également les gens ayant des problèmes de dépendance à l'alcool ou à la drogue avec mon activité de pasteur.
J'essaye de les aider du mieux que je peux à travers des missions sur le terrain. J'en suis à ma cinquième mission: nous avons construit des églises, fourni des médicaments et d'autres services. Dieu m'a donné une vie et que j'ai envie d'en profiter pour aider les moins fortunés. Ma boutique me permet de vivre ma vie et d'aider les gens à vivre la leur pleinement. J'espère pouvoir continuer le plus longtemps possible.
Il m'arrive de réparer de vieilles radios quasi centenaires dont les câbles ont été dévorés par des rongeurs emprisonnés dedans. Ma femme ne comprend pas toujours pourquoi je fais tout ça, mais quand mes clients se mettent à bondir de joie lorsqu'ils viennent récupérer leurs radios en parfait état de marche, c'est à ce moment-là que mon travail prend tout son sens. Rendre les gens heureux est ma plus grande satisfaction.
Quand j'avais quinze ou seize ans, mon père m'a dit: "Mon fils, il faut que je te parle." J'étais excité, car je pensais qu'il allait me donner des conseils sur les filles et le sexe. En fait, il voulait me parler de mon avenir: il m'annonça qu'il me soutiendrait financièrement au point de prendre un deuxième boulot si je décidais de devenir pasteur, mais qu'il prierait juste pour moi si je décidais de devenir ingénieur en électronique. Je lui ai dit que j'acceptais ses prières. Une trentaine d'années plus tard je me suis rendu compte que je pouvais faire les deux et ça l'a rendu très heureux. Je me suis donc fait ordonner pasteur et j'ai commencé mon volontariat en parallèle à mon activité dans la boutique.
Je m'appelle Gary Stone, j'ai soixante-douze ans et je suis le propriétaire de Stoneage Antiques.
Mon père Milton et moi avons démarré cette entreprise il y a quarante-neuf ans. Il était entrepreneur paysagiste et, par le biais de l'aménagement paysager, il achetait des cabanes, des ancres, des chaînes, etc. Les gens venaient nous voir suite au travail que nous avions fait à tel ou tel endroit et ils nous demandaient d'installer un canon ou une ancre dans leur jardin. Nous avons donc commencé à rassembler une quantité d'objets et c'est ainsi que notre collection d'antiquités a grandie. Quand j'ai eu dix-huit ans, j'ai dit à mon père que j'en avais marre de creuser des trous et que nous ferions mieux de nous consacrer à la vente d'artefacts historiques, notamment des canons, des épées, des parties de bateau et des objets préhistoriques, comme une défense de mammouth vieille de 20 000 ans.
Mon père est décédé il y a environ vingt-cinq ans et j'ai pris la relève. Voici comme cette aventure a commencé.
Mon fils Ryan gère le magasin avec moi maintenant. Nous vendons et louons énormément aux productions cinématographiques, aux émissions de télévision et à des salles de spectacle locales. Notre entrepôt est une mine unique d'approvisionnement pour les décorateurs d'intérieur et les artistes ainsi que pour les magazines, les organisateurs de soirées à thème, et même les restaurants.
Nous avons acquis la plupart de nos antiquités au fil des ans, souvent grâce à différentes ventes immobilières. Nous sommes l'un des endroits les plus intéressants et les plus fascinants du pays.
Notre entrepôt est situé loin des sentiers battus. Il faut nous traquer pour nous trouver. C'est stratégique, les gens qui nous trouvent viennent souvent pour acheter quelque chose et de cette manière nous évitons les badauds.
Le 14 juin 2018, Ryan Stone a annoncé sur Facebook la vente du magasin.
"Il y a quelques mois, mon père et moi avons décidé de vendre le magasin. Merci beaucoup pour ces cinquante années magiques. L'esprit des lieux perdurera pour toujours comme il le fait depuis trois générations déjà. Il n'y a pas deux endroits comme celui-ci dans le monde. Encore une fois, merci beaucoup à tous ceux qui ont aimé notre magasin pour ce qu'il était. Salutations à vous tous. Ryan"
Je m'appelle Bob Libow, j'ai soixante-neuf ans. Je travaille dans un atelier de soudure et de mécanique depuis que j'ai douze ans. Je m'occupe aussi de vieilles voitures. Mon père m'a tout appris. Je prends tellement de plaisir à faire ce que je fais que j'ai l'impression d'être à la retraite. Chaque journée apporte son lot de nouvelles personnes. J'ignore combien de temps je vais encore faire ça; espérons que ça dure encore un moment.
J'ai toujours été très soucieux de l'environnement, bien avant même que ça soit cool de l'être. Je me déplace à vélo depuis des années. Je n'habite pas loin et c'est également plus simple que de conduire. Ça me relaxe et j'économise des sous.
Entre l'Action de Grâce et le Nouvel An, c'est rare que les clients aient besoin de nos services; donc c'est assez calme en ce moment au travail. Ce petit répit me permet de me concentrer sur mes projets personnels et de retaper quelques-unes de mes voitures de collection. J'ai toujours eu un faible pour les voitures anciennes; j'aime les restaurer, les conduire, faire des courses. En gros, voilà quoi.
Ce bâtiment a été construit en 1928 et a toujours abrité un atelier de soudure au milieu de cette zone de Venice composée de champs et de puits de pétrole. Mes parents en ont fait l'acquisition en 1966 et ont ouvert cet atelier dans la foulée. Nous n'avons jamais bougé d'ici, par contre nous avons été témoins de l'embourgeoisement du quartier: Abbott Kinney Boulevard est l'une des rues les plus achalandées de Los Angeles. Si nous n'étions pas propriétaires de ce lot, nous ne pourrions pas nous permettre ce type de loyer. Si vous saviez combien de personnes me demandent si ce bâtiment est à louer pour en faire un restaurant. Quand je prendrai ma retraite, je le louerai très certainement, car aucun de mes enfants n'a envie de reprendre le flambeau.
Je m'appelle Mark Libow. J'ai soixante-huit ans et je travaille dans cet atelier avec mon frère Bob depuis plus de quarante-sept ans. Nous avons acheté cette propriété fin 1966 et nous y avons emménagé début 1967. Chaque jour apporte son lot de visiteurs d'un peu partout dans le monde. Nous offrons une expertise unique et des services que d'autres magasins ou ateliers n'ont pas forcément envie de toucher.
Il y a plusieurs années, une dame de Malibu a appelé mon père et lui a demandé s'il fabriquait des capteurs pour carpes-koïs. Comme il était un homme entreprenant et qu'il savait tout faire, il a dit oui. Nous sommes allés rendre visite à cette dame et son assistante nous a fait faire le tour de la propriété. Elle avait de gros étangs dans lesquels se trouvaient ces poissons très chers qui sautaient hors de l'eau et finissaient par mourir étendus au soleil. Nous leur avons fabriqué un bel enclos en acier inoxydable qui les empêchait de s'échapper et les gardait en vie. On a fait ça pendant un certain temps; tout le monde était heureux. Notre client a économisé des milliers de dollars en poissons et nous avions du boulot.
Pendant les années hippies, lorsque Venice Beach était très dangereuse et que les canaux, communément appelés la Zone du Canal, étaient un quartier mal famé fréquenté par les motards et les hippies défoncés, où les loyers étaient modiques. Nous étions également de mauvais garçons à cette époque et on ne s'ennuyait pas.
Il y avait des clubs de motards dans l'allée, un trafiquant de drogue dont je ne mentionnerai pas le nom; un proxénète noir qui se faisait appeler Snake (Serpent), et qui était un personnage vraiment haut en couleur; il faisait son business dans le quartier. Et comme je l'ai mentionné plus tôt, il ne faisait pas bon vivre autour des canaux de Venice Beach, mais le loyer était bon marché et il y avait beaucoup de personnages atypiques et il y avait toujours de l'action. J'aime bien repenser à cette époque parfois. Aujourd'hui, acheter une propriété à Venice Beach vous coûtera près d'un million de dollars. À l'époque, j'en ai refusé deux avec un vieil ami pour 32 000 dollars. Nous terminions tout juste nos années lycée et on trouvait qu'il fallait être complètement fou pour dépenser cette somme pour acheter un terrain vague de trente mètres sur trente. Voilà comment on a raté notre chance d'être millionnaires, mais bon c'est la vie.
Mon frère Bob et moi n'avons pas l'intention de vendre cette propriété, l'équipement, ni aucun des objets qui s'y trouvent. Nous sommes ici pour le long voyage, nous y sommes depuis longtemps et nous n'irons nulle part. Peu importe les montants offerts par «ces vermines de l'immobilier», comme papa avait l'habitude de les appeler, nous ne céderons pas, nous sommes plantés ici. Nous sommes de vrais Véniciens.
The Guardians, monographie publiée aux éditions Kehrer Verlag en 2019, avec une préface d'Edward Burtynsky. Une sélection de portraits accompagnée des récits des Gardiens, dans leur langue d'origine.